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« La plus belle chose dans l’enseignement, c’est l’interaction avec les étudiants »

Edoardo Provenzi est professeur de mathématiques à l’université de Bordeaux et chercheur à l’Institut des mathématiques de Bordeaux (IMB). Suite à un congé pour projet pédagogique d’un an, il propose désormais à ses étudiants trois cours en « modalité inversée ». Explications.

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Quel a été l’élément déclencheur de votre démarche ?

Edoardo Provenzi : Force est de constater que la pédagogie classique du type cours magistral avec craie et tableau noir est anachronique. Aujourd’hui les étudiants regardent des vidéos scotchés à leur téléphone, même pendant les cours. Pour capter leur attention et les rendre acteurs de leur apprentissage, il est primordial d’adapter nos enseignements. Comment ? En se rapprochant de leur mode de vie et en leur proposant un matériel pédagogique adapté, mêlant texte et vidéos. C’est pourquoi, j’ai saisi l’opportunité du dispositif de congés pour projet pédagogique proposé par l’université de Bordeaux pour réfléchir et concevoir ces trois modules en « modalité inversée » : algèbre linéaire, probabilités et analyse fonctionnelle.

En quoi consiste le principe de la classe inversée ?

EP : Le principe de la classe inversée consiste à créer une dynamique alternant les phases d’apprentissage en distanciel et les temps d’échanges en présentiel. Dans un premier temps, l’étudiant découvre les contenus théoriques en autonomie et à son rythme. Cela permet ensuite de dédier les heures de cours aux exercices, aux projets ou aux discussions. Ainsi, le temps en classe et en groupe est transformé en un environnement dynamique et interactif. Cette formule permet à l’étudiant d’être vraiment acteur de son apprentissage.

Concrètement, pouvez-vous donner des exemples ?

EP : Le cours d’algèbre linéaire que je dispense aux étudiants de première année de licence démarre par une vidéo dans laquelle je présente la discipline. Pourquoi cela s’appelle comme ça ? A quoi cela sert ? C’est l’introduction. Trois chapitres suivent, alternant polycopiés (112 pages au total) et 10 vidéos d’environ 45 minutes chacune. Périodiquement, je propose un résumé dans lequel mon visage apparaît, pour que les étudiants ne soient pas perdus. Dans le cours de probabilité, il y a 10 vidéos, et 79 pages de texte ; en analyse fonctionnelle, pour les L3, j’ai conçu 14 vidéos, dont deux sont des TD, et 162 pages de texte.

Je poste les supports dans Moodle une semaine avant le cours. Cela leur laisse le temps d’en prendre connaissance et de formuler des questions dans le forum dédié. Pendant le cours en présentiel, je reprends une à une les questions posées et interroge l’ensemble de la classe dans le but de trouver la réponse collectivement. C’est plus interactif. Cette partie dure environ 20 minutes. Le reste du temps, je repasse sur la leçon et reviens plus en détail sur les parties difficiles.

Comment avez-vous procédé ?

EP : Je rêvais depuis un moment de réaliser des vidéos avec un light board ou tableau de verre lumineux sur lequel il est possible d’écrire librement à l’aide de feutres spéciaux. Ces supports sont enregistrés par une caméra positionnée de l’autre côté du tableau. Grâce à un effet de symétrie appliquée à la vidéo, le tout est présenté à l'endroit à l'étudiant qui la visionne. Cette technique innovante permet de rendre l'intervenant plus présent et engagé à l'image, et favorise une incarnation plus forte du discours. Ainsi les étudiants sont immergés dans les explications.

J’ai un confrère italien, Francesco Bottacin, enseignant chercheur en mathématiques à l’université de Padoue en Italie, qui manie très bien cet outil. En septembre 2024, je suis parti 4 mois travailler à ses côtés. C’est un sacré défi de devenir « acteur » ! Je suis timide et j’ai eu du mal au début à accepter de voir mon visage, d’entendre ma voix. En rentrant à Bordeaux, j’ai fait le montage. Et j’ai lancé l’expérimentation auprès des étudiants dès la rentrée 2025.

Quel est le retour des étudiants ?

EP : Au début, ils étaient un peu perdus, surtout ceux de la première année, car au lycée en France, les élèves sont très (trop) encadrés. Nous en avons discuté ensemble, je leur ai expliqué la démarche et l’intérêt de devenir acteur de ses apprentissages. Puis, ils se sont totalement approprié cette méthode et y ont trouvé beaucoup d’avantages.

J’ai pu recueillir des témoignages très positifs grâce à l’enquête que j’ai effectuée auprès d’eux.

« Ce cours est l’un des plus complets que j’aie jamais suivis. Cette approche est très intéressante car elle nous permet de continuer à apprendre même en cas d’imprévus ou d’empêchement pour se rendre sur place. »

« Avoir les supports disponibles en avance sur Moodle nous offre la possibilité d’avancer à notre rythme. J’ai beaucoup aimé cet aspect, même si les vidéos sont parfois un peu longues. »

« J’ai aimé avoir accès au cours et exercices corrigés à tout moment. Et pouvoir écouter la vidéo du cours dans les transports. »

« Vidéo à la maison et explication en présentiel si besoin, c’est vraiment nickel. »

« Ce cours m’a permis de me réconcilier avec l’algèbre, en fait, je me suis rendu compte que je n’avais jamais rien compris avant. Ce cours montre les maths d’une manière que je n’avais jamais vue avant. Je comprends enfin à quoi ça sert… ! »

Ces retours d’expériences sont pour moi très utiles pour améliorer ma pratique. Je crois fondamentalement aux vertus de l’évaluation des enseignements. C’est un processus d’amélioration continue indispensable !