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«Il n’est plus possible d’enseigner comme avant»

L’approche programme et par compétences est la méthode choisie par un certain nombre d’universités françaises pour mettre en œuvre la transformation de leur offre de formation et concevoir l'accompagnement des équipes pédagogiques. Parmi ces universités on trouve l’université de Bordeaux bien sûr, mais également l’université de Lille, dont la directrice de la Direction d’appui à la pédagogie et à l’innovation (DAPI), Aurélie Dupré*, livre son témoignage sur la mise en place, l’état d’avancement et l’appropriation de la démarche au sein de son établissement. Interview.

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Comment l'approche programme et par compétences a-t-elle été mise en place à l'Université de Lille ? Quelles ont été les étapes ?

Aurélie Dupré : Notre objectif, à travers le déploiement de l’approche par compétences, était de développer les capacités d’agir des étudiants et ce dès le premier cycle et de leur permettre de prendre conscience des compétences qu'ils vont développer tout au long de leurs cursus.
Nous avons commencé à nous engager dans cette démarche en 2018 dans le but d’une mise en œuvre pour les maquettes de formation de 2020 (accréditation 2020-2024). Pour ce faire, notre méthodologie a été construite autour de 4 axes : la mobilisation d’une équipe pédagogique dédiée pour chaque formation ; un travail sur la vision du diplômé et des compétences visées par la formation ; une nouvelle structuration des maquettes de chaque formation ; et enfin une évolution des pratiques pédagogiques et des méthodes d’évaluation.

Les acteurs concernés se sont globalement tous engagés dans la démarche mais l’appropriation a été progressive et inégale. Certaines équipes ont été plus réticentes que d’autres… Une chose est sûre, cette démarche a fait prendre conscience à chacun qu’il n’est plus possible d’enseigner comme avant… Et qu’il est désormais indispensable de faire bouger les lignes.

Quels dispositifs d'accompagnement et de formation avez-vous proposé aux enseignants pour les accompagner ?

AD : Notre priorité a été de mettre en avant les enjeux pédagogiques et le sens de la démarche, en montrant combien elle répond aux problématiques pédagogiques actuelles. Nous avons également fait preuve de souplesse dans la mise en œuvre, en laissant les équipes faire des choix qui répondent à leurs spécificités mais tout en restant clair sur la finalité.

Concrètement, nous avons conçu et proposé des ateliers de formations thématiques d’une journée, des accompagnements à la demande, créé des espaces de ressources partagées sur Moodle, organisé des conférences animées par des spécialistes en la matière. Nous avons intégré cette thématique dans la formation à la pédagogie obligatoire pour tous les nouveaux maîtres de conférences.

Dans la même optique, nous avons ouvert en 2020 un DU entièrement dédié à la pédagogie universitaire accessible aux enseignants chercheurs expérimentés qui souhaitent développer et certifier leurs compétences. Aujourd’hui, 60 enseignants sont diplômés et nous remarquons qu’ils sont des relais extrêmement moteurs dans la transformation de notre future offre de formation. Nous avons également lancé en interne un appel à projets pour soutenir le travail des enseignants.

A ce jour, quel bilan pouvez-vous établir ?

AD : Le résultat est globalement positif même s’il est difficile de faire un bilan.
Nous ne sommes pas du tout au bout, mais avons avancé dans le processus. L’engagement politique fort de l’université en faveur de cette démarche a été un atout de taille.
A la louche, on peut dire aujourd’hui qu’un quart des formations ne se sont pas vraiment engagées, elles n’ont pas formulé de compétences ou ont affiché un référentiel de compétences en cherchant à conserver leurs pratiques actuelles ; un quart a élaboré un référentiel de compétences en « savoir agir » complexe mais n’est pas allé plus loin ; un autre quart a avancé et engagé un travail sur les pratiques pédagogiques mais parfois en perdant le sens de la démarche ou en faisant des choix problématiques vis-à-vis des évaluations de compétences ; un dernier quart, enfin, a vraiment investi la démarche et entrepris un travail de fond dans le but de placer l’apprenant dans une démarche d’acquisition de compétences. 
Suite à ce constat, pour la période 2026-2030, nous avons demandé à l’ensemble des équipes pédagogiques de faire un pas de plus à partir de là où ils en sont.

Avec le recul, quels conseils donneriez-vous à des établissements moins avancés dans la démarche afin d’optimiser leur action ? 

AD : L’approche par compétences s’appuie sur la cohérence des programmes de formation, la mise en œuvre de méthodes actives et collaboratives d’apprentissage, et beaucoup sur la motivation et l’engagement des parties prenantes.
C’est pourquoi, l’engagement politique de l’établissement doit être fort et articulé avec les actions de la MAPI/DAPI. Par ailleurs, l’importance d’un cadrage pédagogique concret et cohérent est primordial pour que la démarche ait du sens pour tous. Je conseille vivement un accompagnement par des experts, c’est encourageant et stimulant. Il faut investir du temps et des moyens pour que les acteurs montent en compétences et puissent ensuite être efficaces. Il est également important de leur laisser du temps, de la souplesse et une certaine marge de manœuvre afin que chacun s’approprie la démarche à son avantage. Bien sûr, les contraintes financières sont parfois des freins, mais il est possible de trouver des leviers.

Le témoignage d’Aurélie Dupré est inspirant pour l’université de Bordeaux, car il nous offre un partage d’expérience précieux sur une université engagée avant nous dans l’approche par compétences. 

Pascal Lecroart
Vice-président en charge de la formation et la vie universitaire

*Enseignante-chercheuse en sciences de l’éducation et de la formation, Aurélie Dupré est également responsable du Diplôme universitaire de pédagogie universitaire et coordinatrice pédagogique nationale du volet Enseignement supérieur et recherche du Programme AVENIR(s) France 2030.